CHAPITRE VIII
Il n’y eut plus aucun incident jusqu’à ce que Kohr et sa troupe arrivent à Varik. Mais bien avant qu’ils ne fussent en vue du château comtal, une foule grossissant sans cesse vint se poster sur les routes et les chemins, pour accueillir celle contre qui elle s’était mobilisée naguère. Tous ces gens, la plupart pâles et hâves, faméliques, malades, acclamèrent, ovationnèrent la reine Elka et plus encore le prince Alithan. Lequel, juché tout seul sur le dos d’un destrier blanc, leur répondait en agitant la main, les yeux graves, un petit sourire sur les lèvres, comme s’il s’étonnait de voir tant de monde scander son nom.
Dans la cour du castel au Lévrier Courant, vassaux, capitaines, gens de maison et jusqu’aux plus humbles servantes et palefreniers s’étaient réunis derrière les dames Lynn et Sania. Les deux épouses de Kohr s’avancèrent aussitôt que les trompettes sonnèrent, tandis qu’Elka, la première, franchissait le pont-levis. L’une des dames de Varik tenait son enfant dans ses bras, l’autre l’avait dans son ventre. Elka sauta de sa selle sans attendre qu’on l’aide et courut vers Lynn. Elle la prit contre son coeur et les deux femmes s’embrassèrent longuement, pendant qu’éclataient des tonnerres d’applaudissements. La reine se montra un peu moins expansive avec dame Sania, laquelle semblait fort intimidée, mais lui prodigua tout de même d’aimables paroles. Puis, tandis que les mercenaires tehlans s’en allaient goûter un peu de repos et les charmes des filles de tavernes et des vins Voniens, que plusieurs hommes d’armes, l’épée et la hache nues s’en allaient mettre à l’abri en une chambre très secrète du castel un lourd coffre confié à Elka par son père et qui ne devait pas contenir de vulgaires lingots de plomb, la régente apparut à un balcon, les mains levées, devant la foule en délire. Ses hôtes demeurèrent en retrait, Kohr – détail charmant que l’on devait rapporter dans tout le royaume de Vonia –, tenant dans sa grande main la menotte du petit prince. Elka prononça alors son discours de reconquête.
— Mes loyaux sujets, attaqua-t-elle, je n’ai pas été une bonne reine...
Elle attendit que s’apaise le murmure d’étonnement qui avait salué ces paroles pour reprendre :
— J’ai été la cause de grands malheurs. J’ai commis des crimes. J’ai fait la guerre et j’ai entraîné la ruine du royaume que les dieux m’avaient confié. A cause de moi, vous endurez des tourments sans nom. Vous avez faim, vous subissez la maladie, vos champs sont incultes, vous avez peur et vous êtes pauvres... Je regrette tout cela. J’en assume la pleine responsabilité. Je vous demande, en ce jour, non pas de me pardonner mais de m’aider à me racheter. Je jure solennellement que je n’ai pas de plus grand désir...
Un silence de mort pesait sur la foule. Kohr échangeait des regards étonnés avec Lynn et Sania. Ses capitaines n’étaient pas moins surpris. Elka ne semblait pas jouer la comédie. Sa voix vibrait de sanglots.
— Et pourtant, vous êtes là, devant moi, et vous me traitez en amie, poursuivit la jeune femme. Cela me bouleverse plus que tout... Vous me traitez en amie... Moi qui, à vos yeux, dois symboliser la guerre et la famine... Moi qui reviens à la tête d’une armée, forte du bon droit de mon fils, mais éplorée à l’avance à la simple idée de faire couler le sang. Toujours le sang...
Elka passa une main tremblante sur son visage. Elle raffermit sa voix et continua :
— Ce sang, je ne veux pas le verser. Il me fait horreur ! Que l’on rapporte mes paroles : je souhaite la paix et la réconciliation. Je n’ai ni rancune, ni soif de vengeance. Je tends la main à ceux qui, un temps, se sont crus mes ennemis ou qui le croient encore. Ralliez-vous... non pas à moi, mais à mon fils, seul souverain légitime de Vonia, seul apte à porter la couronne de fer, et le passé sera oublié. J’en appelle à celui qui, égaré par le démon, s’est assis sur le trône... Qu’il dépose cette couronne qu’il a coiffée indûment, qu’il la rende à son propriétaire, et il n’aura rien à redouter. Il n’y aura pas de représailles... Il n’y aura pas de haine, nul ne sera inquiété, emprisonné ou simplement blâmé. Il y aura le pardon et l’amitié, si chacun le désire... Et la prospérité pour Vonia.
Elka se tut. Un grondement d’enthousiasme lui répondit. Elle se tourna à demi. Kohr, Lynn, Sania, chacun applaudissait. Elle sourit. Ses yeux étaient embués de larmes. Elle leva une nouvelle fois les mains, et le silence se rétablit progressivement.
— Je n’ai pas fini, reprit-elle. Je veux que chacun sache que je ne désire plus régner. Jamais...
Il y eut un murmure de stupeur. Elle se pencha au balcon.
— Si les dieux veulent que mon fils retrouve son trône, de quelque manière que ce soit, il sera couronné. Comme il est jeune, il devra être assisté d’un conseil de régence. Ainsi sera-t-il... Ce conseil regroupera toutes... je dis bien toutes les nobles familles de Vonia, mais également des représentants du peuple, bourgeois, ouvriers et paysans... Moi, je n’en ferai pas partie... Je me retirerai et me tiendrai à l’écart des affaires publiques... J’ai trop de fautes à expier. Une cellule dans un monastère me sera un lieu propice à cette expiation.
Elle baissa la tête un instant. Mais quand elle la releva, son visage avait changé.
— Qu’on ne se leurre pas, conclut-elle, mes paroles ne sont pas synonymes de faiblesse. Je ne veux pas la guerre, mais si mon appel demeure ignoré, si l’on se détourne de la main que je tends, alors j’en tirerai les conséquences... Et les ennemis de mon fils n’auront pas de plus farouche ennemie que moi ! Une ennemie qui ne déposera jamais les armes et qui passera tout le reste de sa vie, s’il le faut, à les combattre, avec l’aide des dieux et de ses fidèles vassaux.
Elle se détourna, tandis que la foule applaudissait à tout rompre. Très pâle, muette, elle passa devant Kohr et les siens. Alithan se dégagea de la main du seigneur et la suivit.
*
**
Le discours de la régente eut un grand retentissement dans tout le royaume. On s’était attendu à ce qu’elle revienne à Vonia l’injure aux lèvres et le glaive à la main, et voilà qu’elle offrait la paix ! Si les seigneurs, méfiants de nature, demeurèrent en général dans l’expectative, le peuple, lui, dans son immense majorité, clama son attachement à la jeune femme. Il faut dire qu’il souffrait tellement, le peuple, que n’importe quel propos apaisant lui était douce musique. Des manifestations eurent lieu, dirigées contre Ethi Premier et réclamant son départ. La plupart tournèrent au drame...
Car, bien sûr, Ethi Premier ne répondit pas à l’appel de la reine. Ou plutôt, il y répondit à sa façon. Il affirma que la couronne était sienne... pour la bonne raison que le prince Alithan était un bâtard de Kohr Varik et qu’il n’avait, de ce fait, aucun droit à monter sur le trône.
Il faut bien dire que ses arguments, rappelant la liaison entre la reine Elka et le jeune seigneur de Varik, étaient solides... Chacun avait pu constater l’amour qu’à l’époque se portaient les deux jeunes gens. Dès lors...
Le trouble continua de régner sur Vonia. Un trouble que ne firent rien pour atténuer les mouvements des troupes se préparant à la guerre.
Les premiers « soldats à se rassembler furent les contingents auriens. Menés par Molem de Sandrithar en personne, ils passèrent la frontière de Vonia et se rendirent sur les marches de Varik, où ils devaient faire leur jonction avec les mercenaires tehlans. Le plus étonnant dans l’affaire ne fut pas l’inactivité des armées royales mais bien le fait que cette avance se fit sans déprédation aucune. Sévèrement encadrés, les soldats auriens ne s’en prirent ni aux filles de ferme, ni aux poules, ni aux cochons, encore moins aux hypothétiques magots des paysans. C’était peut-être la peur de la peste qui les retenait. Ou bien celle de la corde. Car les officiers avaient été clairs : tout homme surpris à piller serait pendu.
Auriens et Tehlans se rejoignirent donc et établirent leurs campements à peu de distance les uns des autres. Les chefs de guerre se rendirent visite, puis attendirent. Les ordres. Et la réaction d’Ethi Premier.
Rien ne vint...
*
**
Zorah et Musilla se tenaient auprès de Kohr, de Lynn, d’Elka, mais nul ne le savait. Les deux magiciennes flottaient dans une dimension indéfinie, présentes mais inexistantes. Elles voyaient tout, entendaient tout, ressentaient tout. Elles se voyaient autrement que par le sens de la vue, se parlaient autrement qu’avec des paroles.
Musilla souffrait...
Elle voyait le masque douloureux de Kohr, le visage crispé de Lynn, celui, grave, d’Elka.
Et celui, cireux, convulsé, de Sania de Sandrithar. De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front. Par instant, la jeune femme se mordait les lèvres et laissait échapper un gémissement. Musilla se souvenait, revivait ces minutes de souffrance dans sa propre chair. Elle fermait son poing lorsque Sania serrait le sien, et retenait son souffle en même temps qu’elle.
Impassible, Zorah attendait...
La sage-femme se redressa. Elle se tourna vers Kohr avec une mimique désolée.
— L’enfant se présente mal, annonça-t-elle. Il est très gros. Ce sera difficile.
Sania haleta. Lynn lui épongea le front.
— N’y a-t-il pas moyen de faire quelque chose ? s’enquit Elka.
— Non, Majesté, répondit la femme. Il faut laisser faire la nature.
Elle se pencha sur Sania.
— Poussez ! ordonna-t-elle. Il faut qu’il sorte, maintenant !
— Je suis... épuisée, murmura la jeune dame.
— Poussez ! la coupa la sage-femme. Allons, si vous voulez que votre enfant vive !
— Vivra-t-il ? demanda Musilla à Zorah.
La fée ne répondit pas. Elle n’avait pas eu un regard pour Sania. Elle semblait tournée en elle-même. Ses yeux étaient fixes.
— Vivra-t-il ? insista Musilla. Réponds-moi !
Zorah répondit,, sans que ses lèvres ne remuent :
— Dans l’histoire, il n’est pas prévu qu’il vive...
— Mais ce n’est qu’une histoire ! protesta sa compagne. Tu n’arrêtes pas de me le répéter ! Tu peux...
— Je ne peux pas.
— Mais... pourquoi ?
— C’est comme ça.
— Zorah !
Musilla s’efforça au calme.
— Je ne comprends pas, dit-elle. Si tu voulais que vive cet enfant...
— Il ne peut pas vivre. J’en suis désolée, mais il te faut l’admettre.
Une bouffée de rage traversa Musilla.
— Je ne peux pas l’admettre ! Je te trouve monstrueuse !
Zorah se tourna vers elle, toujours impassible, toujours fermée. Elle avait troqué son treillis pour une très courte minijupe.
— C’est le mot, fit-elle. Je suis monstrueuse... Une aberration monstrueuse. Toutes les Dames d’Alkoviak le sont.
— Arrête ta philosophie ! Tu ne vois pas que cette malheureuse va crever !
— Non... Elle ne crèvera pas... Pas comme ça.
Suffoquée, Musilla secoua la tête d’incrédulité.
— Zorah... Je ne te reconnais pas, balbutia-t-elle. Comment peux-tu être aussi dure, aussi... méchante ? Ça ne te ressemble pas. Sania...
— Sania n’aurait pas dû exister, non plus que ce fils dans son ventre. C’est un caprice du scénariste, rien de plus. Je dois effacer ce caprice pour que tout en arrive aux conclusions de l’histoire.
— Tu... tu...
Le mot explosa dans la bouche de Musilla :
— Tu me dégoûtes !
Son amie tressaillit à peine.
— En vérité ? demanda-t-elle très froidement.
— Oui ! Tu... tu ne vaux pas mieux que les Anciens ! Pas mieux que ce... céraniste !
— Scénariste...
— Ta gueule ! Tu me fais chier !
Musilla s’interrompit à la vue du fugitif – très fugitif – sourire qui errait sur les lèvres de sa compagne.
— Je m’en vais ! Je ne peux plus le supporter !
Elle s’évanouit, sans que Zorah fasse un geste pour la retenir. Mais alors, le visage de la fée se crispa dans une expression de douleur.
— Finissons-en, murmura-t-elle.
La sage-femme se redressa, tenant la masse gluante, tandis que Sania retombait en sanglotant.
— C’était un garçon, seigneur, dit-elle. Hélas... il est mort.
Kohr était blême. Il serrait les poings si fort que ses jointures en saillaient. Lynn pleurait. Doucement, Elka posa une main sur son épaule.
— Occupez-vous bien de la mère, lâcha-t-il. Mandez les docteurs. Qu’on me laisse, à présent... Je ne désire voir personne.
Il sortit.
Toujours invisible, Zorah lui emboîta le pas.
*
* *
Le cri de rage d’Arasoth retentit à travers le cosmos. Le dieu mort-vivant rugit et frappa de ses poings la muraille de sa crypte. En même temps, dans la grande salle du palais, Ethi Premier se déchaînait en imprécations contre les vassaux qui se refusaient à répondre à sa royale convocation. Mais les témoins de sa colère pouvaient-ils en connaître la véritable raison ?
La véritable raison se cachait dans le coeur d’Arasoth. Si Arasoth avait un coeur.
Zorah ne jouait pas le jeu ! Zorah trichait ! Zorah déjouait ses plans...
— Zorah ! hurla le dieu dans les limbes et dans l’éther. Tu l’auras voulu ! Nous nous affronterons en personnes !
Ses ongles tracèrent des stries profondes dans la pierre.
— L’heure a sonné !
La réponse de la Dame d’Alkoviak résonna dans tout son être :
— L’heure a sonné !
*
**
Une fois de plus, le malheur avait frappé le seigneur Kohr Varik. Une fois de plus, le fruit de sa chair avait péri. Le peuple se lamenta, et nombre de seigneurs firent parvenir des messages de sympathie au castel frappé par le deuil. Heureusement que le jeune Thory se portait bien...
Ce malheur ne frappa pas seul. En fait, il parut que le mauvais sort avait décidé de s’acharner sur la maison au Lévrier Courant. Dame Aleka de Xanta, réfugiée à Varik depuis la mort de son époux, s’éteignit ; de langueur, disent les chroniques. On la pleura beaucoup, car elle avait su se faire aimer de chacun. Elle fut incinérée peu de temps après celui qui aurait dû être son petit-neveu et, dans le ciel, ses cendres se transformèrent en une pluie noire qui tomba durant cent jours et cent nuits. Ce sont aussi les chroniques qui l’affirment.
Une autre mauvaise nouvelle fut celle de la bataille d’Olphan. Olphan était une bourgade sise à l’intérieur du territoire vonien, mais toute proche de la frontière du comté. Ses habitants s’étaient déclarés pour la régente Elka et, se rebellant contre les édiles nommés par la couronne, les avaient faits prisonniers sans que la garnison locale intervienne. La plupart de ces édiles avaient été empalés, pendus ou démembrés en place publique, dans de grandes souffrances et une grande liesse populaire. Puis les villageois avaient élu de nouveaux chefs, lesquels s’étaient empressés d’appeler les troupes de « la noble régente Elka » pour les délivrer « de l’usurpateur exécré ». Un petit contingent de mercenaires tehlans s’était donc rendu sur place, occupant le bourg et s’y comportant, ma foi, honorablement.
Mais il était sans doute un peu trop tôt pour passer la frontière du comté et occuper une ville vonienne. Le gouverneur de la province, fidèle à Ethi Premier, envoya ses troupes contre les rebelles. Les mercenaires furent surpris et n’eurent pas le temps d’organiser leur défense. De plus, à l’approche de la petite armée royale, les hommes de la garnison d’Olphan, qui étaient restés prudemment neutres, se retournèrent contre eux. Ce fut un massacre, et bien peu de mercenaires parvinrent à regagner Varik. Quant aux représailles que les royaux exercèrent sur les citadins d’Olphan, les chroniqueurs eux-mêmes les qualifient de « démesurées ». C’est tout dire...
La bataille d’Olphan fut en quelque sorte la réponse d’Ethi Premier aux offres de paix d’Elka de Tehlan. Cette réponse ne surprit personne. Qui aurait pu imaginer le nouveau roi acceptant sans discuter de déposer sa couronne et de se rendre à merci ? D’ailleurs, une réponse officielle parvint également à Varik, peu de temps après que les mercenaires survivants, piteux, eurent regagné leurs cantonnements. Une délégation royale, protégée par les drapeaux des ambassadeurs, vint – avec beaucoup de morgue – porter au seigneur du lieu et à sa protégée un long message au ton péremptoire. Ce message rejetait chacune des paroles prononcées par la reine, refusant même à Elka ce titre, la qualifiant de « chienne étrangère » et déclarant solennellement félons tous ceux qui s’étaient ralliés, se rallieraient ou même envisageaient de se rallier à la sédition. Leurs biens étaient confisqués, et il en était appelé à chaque « bon citoyen de Vonia » pour leur trancher la gorge, geste qui vaudrait à son exécutant une prime de mille marcs d’or et une rente à vie. S’il périssait, sa famille aurait cependant la récompense. Quant aux rebelles auriens et aux « envahisseurs tehlans », ils étaient prévenus qu’il ne leur serait fait aucun quartier et qu’ils seraient tous mis à mort « pour la plus grande gloire d’Arasoth, le Dieu Suprême » s’ils ne rentraient pas immédiatement chez eux.
Kohr lut le message en présence de ses vassaux, officiers, de ses épouses et d’Elka de Tehlan. Droit et raide devant lui, l’ambassadeur vonien n’en menait pas large, ne s’illusionnant pas trop sur l’efficacité de la protection que lui conférait son drapeau blanc. Mais à sa grande surprise, Kohr ne se mit pas en colère. Il se contenta de hausser les épaules et de lui dire aimablement :
— Mon cher marquis (car c’était un marquis), vous avez fait une longue route et vous devez avoir soif. Permettez-moi de vous offrir à boire... Et au cas où vous redouteriez que je vous empoisonne, je boirai avant vous dans votre coupe !
Le Vonien, très étonné et mal à l’aise, accepta la coupe de vin. Son hôte se mit alors à bavarder avec lui, le plus naturellement du monde, parlant de tout sauf de la guerre qui se préparait. Le marquis répondait par monosyllabes. A la fin, Elka et Lynn se mêlèrent à la conversation. Alors, n’y tenant plus, l’ambassadeur demanda :
— Mais... quelle réponse dois-je porter à Ethi Premier de Vonia ?
Kohr lui tapota l’épaule.
— Mais ce que vous voudrez, mon cher... Tout ça n’a vraiment aucune importance, savez-vous. En fait, ce n’est que de la comédie.
— De la comédie ! Mais...
— Cette guerre doit avoir lieu, n’est-ce pas ? Alors à quoi bon perdre son temps en vaines paroles ? Qu’on en finisse... Quand nous serons tous morts, ce malheureux royaume vivra peut-être en paix.
Déconcerté, le marquis repartit pour Vonia avec son escorte. Quant à Kohr et à ses alliés, ils purent enfin se consacrer à leurs plans de bataille.
*
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Elka de Tehlan présidait la conférence, mais c’était Kohr qui parlait. Durant plusieurs jours, le jeune seigneur s’était enfermé avec ses principaux chefs de guerre. Ils avaient étudié les rapports traitant de l’état des divers bataillons qui formaient l’armée coalisée – elle avait repris ce qualificatif –, mais aussi de ceux qui formaient l’armée ennemie, épluché les cartes, interrogé tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, pouvaient savoir quelque chose sur le terrain, les chefs royaux, l’intendance, puis s’étaient efforcés de tracer les axes de la guerre à venir.
Tâche ardue. Vonia était un vaste royaume, et l’armée rebelle, même renforcée par des ralliements de dernière minute, n’était pas aussi puissante que celle d’Ethi. C’était là le problème, et Kohr n’était pas disposé à l’éluder.
— Je suis bien certain que la valeur de nos troupes est supérieure à celle des troupes d’Ethi, disait-il. Ce qui se passe à Vonia en ce moment n’est pas pour donner un bon moral aux soldats et officiers royaux...
— On assure qu’il y a de nombreuses désertions, intervint maître Jôlam Persawa, toujours aussi impressionnant dans son armure à l’ancienne mode. Plusieurs seigneurs n’ont pas répondu à l’ordre de mobilisation d’Ethi de Xanta. (Il se refusait à l’appeler Ethi Premier.)
— C’est sans doute vrai, opina Kohr, mais il ne faut pas compter sur d’opportunes défections pour décider de notre façon d’agir. Quelles sont les éventualités qui s’offrent à nous ?
Tous les participants à la conférence se penchèrent sur les cartes.
— Il faut prendre la capitale, dit un des principaux chefs de guerre, le seigneur Malithorn. Et y faire sacrer le jeune prince. Alors Ethi Premier n’aura plus aucune légitimité, et le peuple se révoltera contre lui.
Kohr hocha la tête.
— Marcher sur Vonia, marmonna-t-il. Sans doute...
Il se tourna vers un de ses officiers :
— Sait-on exactement où se trouve l’armée ennemie ?
L’autre hésita.
— Pas exactement, messire. Elle n’est pas entièrement rassemblée, à ce que l’on en sait par les rapports de nos espions. Elle serait scindée en trois parties. L’une camperait sur les rives de la Palaït...
— Pour prévenir une invasion aurienne, coupa Molem de Sandrithar.
— Les deux autres se trouveraient l’une à l’est, l’autre à l’ouest de la capitale.
Kohr étudia un instant la carte, releva la tête vers Malithorn.
— Donc nous ne pouvons marcher sur le palais royal sans risquer de nous trouver pris entre ces deux armées, et forcés de combattre sur deux flancs. C’est trop risqué.
— Mais divisée en trois, l’armée d’Ethi est affaiblie et...
— Non, non... C’est un piège qu’Ethi nous tend, j’en suis sûr. Il souhaite que nous nous précipitions droit sur lui. Alors il nous frappera par les flancs. Et vous verrez ses troupes sur la Palaït rallier la capitale à marches forcées et nous écraser.
Il y eut un silence.
— Je pense comme le seigneur Kohr Varik, déclara alors Elka de Tehlan. Quelle que soit ma hâte de voir mon fils sacré roi de Vonia, je ne veux pas courir le risque que vos troupes soient anéanties, messeigneurs... En fait, ce que je voudrais, c’est que nous effectuions une telle démonstration que les armées d’Ethi de Xanta refusent de se battre, se révoltent et déposent leur chef. Beaucoup de vies humaines seraient ainsi épargnées.
— Et comment voyez-vous cette démonstration, Majesté ? interrogea Kohr.
— Eh bien... un peu comme vous aviez fait, à l’époque de la révolte des barons. Occupons des villes stratégiques et faisons sentir le poids de notre force sur tout Vonia.
— C’est un bon plan ! s’écria un des chefs de guerre. Si nous prenons des villes, cela forcera Ethi Premier a diviser ses forces pour tenter de les regagner !
Il y eut de nombreux murmures approbateurs. Kohr secoua la tête.
— Ce serait un bon plan si nous étions deux fois plus nombreux, objecta-t-il. Nous pourrions alors fixer effectivement les armées ennemies sur plusieurs points et, avec une armée de réserve, les anéantir l’une après l’autre. Mais nous n’avons pas de réserve pour l’instant, et je ne sais pas quand les seigneurs indécis nous rallieront, s’ils doivent nous rallier un jour. Ne divisons pas nos forces.
Nobles et capitaines réfléchissaient, les yeux fixés sur la carte. Kohr échangea un regard avec Elka. La reine lui sourit, l’air de dire qu’elle lui abandonnait la décision. Il se racla la gorge.
— Messeigneurs, reprit-il, il est une chose que vous ignorez et qui est capitale, pour ce conflit à venir. Ce n’est pas seulement contre Ethi de Xanta que nous allons combattre. C’est contre un ennemi infiniment redoutable. Un ennemi qui dépasse nos natures humaines, mais qui est plus réel que vingt bataillons.
Les assistants le considérèrent, intrigués au plus haut point.
— C’est contre Arasoth que nous nous battons réellement.
Tous ouvrirent les mêmes yeux ronds. Kohr grimaça un sourire.
— Je ne suis pas fou, reprit-il. J’avance une vérité. Ethi de Xanta se réclame de la Nouvelle Religion, et cette hérésie empoisonne le royaume. Croyez-le ou non, mais Ethi est le premier prêtre de ce culte maudit... et le démon le possède bel et bien ! Notre lutte va se dérouler autant sur un plan spirituel que matériel, et la magie y jouera un rôle aussi important que la stratégie...
Elka avait un sourire crispé. Kohr leva la main droite.
— Je vois dans vos yeux que vous demeurez sceptiques... Je le conçois. Moi-même, il y a peu, j’aurais haussé les épaules si l’on m’avait conté cette fable. Malheureusement, j’ai eu la preuve de sa véracité... Mais puisque nous parlons magie, essayez de vous souvenir de la façon dont j’ai chassé les Krolls qui avaient envahi mes domaines ([8]). Et regardez ceci...
Il tendit le bras vers une armure qui reposait sur un présentoir. Son visage se contracta, un peu de sueur perla à son front. Pendant un instant, rien ne se passa. Puis, lentement, le métal se mit à rougir, à devenir brillant, incandescent. Un officier, qui se tenait à côté de l’objet, recula.
— Mais c’est brûlant ! s’écria-t-il.
Kohr se contracta un peu plus. L’éclat qui nimbait l’armure devint insoutenable. Des cris de stupeur retentirent. Le métal se mettait à fondre...
Kohr ne se détendit que lorsque l’acier eut entièrement fondu. Il haletait légèrement. Il regarda ses barons.
— Me croyez-vous, maintenant ? questionna-t-il. Admettez-vous qu’il y a de la magie dans toute cette affaire ?
— Par les dieux ! s’exclama le seigneur Malithorn. Etes-vous un magicien vous-même, Kohr Varik ?
Kohr secoua la tête. t.
— Non... Mais je suis aidé par la plus puissante des magies : celle de la Dame d’Alkoviak. Grâce à elle, nous vaincrons Ethi de Xanta et Arasoth. Toutefois, nous devons pour cela agir de façon précise... Et en premier lieu choisir le lieu adéquat pour la bataille. Messeigneurs, ce lieu, ce sera celui-ci...
Il posa l’index sur un point de la carte. Elka se pencha.
— La forêt d’Alkoviak ! murmura-t-elle.